mercredi 11 mai 2016

Insatisfaite

Il y a quelques jours, mon ex a publié un article intitulé Pourquoi je ne fais pas de cunnilingus sur le site The Tab. J'ai ressenti une immense tristesse, comme toutes celles et ceux qui ont été en couple avec un-e rédacteur-rice de ce blog universitaire. Dès les deux ou trois premiers paragraphes, la gêne s'est installée. D'après lui, il n'a jamais "fait de cunnilingus" à la personne avec laquelle il était en couple. En l'occurrence: moi. Après cette relation, le narrateur est pris d'angoisse. "Et si je n'en fais jamais? Que se passera-t-il si je ne deviens pas expert en la matière?" L'histoire se termine par une première (et ultime) expérience "traumatisante" parce qu'elle a "éjaculé sur [s]on visage". Mettons les choses au clair: ça ne s'est pas passé comme ça. Je confirme qu'il m'a fait plusieurs cunnilingus quand on était ensemble. A vrai dire, je déclinais souvent, poliment, quand il me proposait de m'en faire un. Pourquoi un tel refus? Pour être franche, je ne prenais pas spécialement mon pied. Au début, je pensais que ça venait de moi. À 14 ans, j'ai lu le roman d'Audrey Niffenegger, Le temps n'est rien, qui décrit une scène magnifique où l'héroïne, Claire, découvre les caresses buccales. Ca avait l'air extrêmement plaisant. J'ai longtemps attendu et, quand mon tour est arrivé, j'ai ressenti davantage de gêne que de plaisir. À force d'en parler avec des amies, je me suis rendu compte qu'on partageait le même avis sur la question. Nous n'y sommes pour rien. Faire un cunnilingus n'est pas chose facile. C'est tout un art, messieurs. Je doute fortement que vous fassiez jouir une fille avec votre langue dès la première tentative. Contrairement à ce qu'on voit dans les films porno, faire frissonner une femme de plaisir n'est pas aussi simple que ça en a l'air, croyez-moi. Le sujet était synonyme de tensions dans notre couple. Je n'aimais pas qu'il me lèche et il ne comprenait pas pourquoi. Le souci, c'est que j'étais trop consciente de mon propre corps et de ce qui nous entourait pour pouvoir oublier la tête entre mes cuisses. Ce n'est pas parce que vous placez votre langue à cet endroit que la magie opère, comme les films et le porno nous laissent le croire. Ca se passe avant tout dans la tête. Pour faire hurler une fille de plaisir avec votre langue, il faut qu'elle s'oublie complètement. Il lui faut faire le vide autour d'elle, que ça soit chaud, intense, que vous fassiez courir vos doigts le long de sa cuisse, de ses lèvres. Elle doit faire abstraction de votre présence, être dans son monde, en pleine extase. Alors qu'elle pourrait éprouver de la gêne, se demander si ça ne sent pas mauvais, si elle n'aurait pas dû s'épiler, à ce moment précis, tout cela n'a aucune importance. Elle empoigne vos cheveux, vous serre très fort, gémit, et vous adorez ça. Alors oui, ça demande du temps et de la pratique. Ça ne fonctionnera pas du premier coup. Nous faisons partie d'une génération qui veut tout, tout de suite. Or, il faut justement prendre son temps. En parler avec votre partenaire et apprendre ce qui vous fait plaisir, à l'un et à l'autre. Vous devez faire grimper la température avant de vous glisser entre ses cuisses. Autrement, pour tout vous dire, elle aura plutôt l'impression d'avoir affaire à un chien assoiffé. Elle poussera un petit soupir en regardant le plafond, et elle pensera au prochain épisode la série Scandal. Alors honnêtement, quand j'entends des mecs dire qu'ils "ne font pas de cunnilingus", je me dis qu'ils sont terrorisés. Si vous ne voulez pas recommencer, ce n'est pas parce que vous avez fait jouir une fille et que vous avez détesté. En fait, vous avez peur du silence gêné de la fille qui ne prend pas son pied. On peut le comprendre, mais franchement, j'en ai un peu ras-le-bol des mecs qui ne veulent pas essayer! Mettez-y du vôtre et donnez-nous le temps de prendre du plaisir. Si faire un cunnilingus vous dégoûte, c'est que vous vous y prenez mal. Je précise au passage, très cher, que ça n'a rien voir avec toi. Tu as la chance d'avoir un large lectorat, et tu as fait le choix de ressasser le même cliché: "C'est dégoûtant, ne vous fatiguez pas." Il est donc temps d'en parler différemment, et d'apprendre comment faire en sorte que la fille s'oublie complètement.